Dans le sillon

2015
Dans le sillon, Edmond-Ernest Chrétien, 1924, Bronze, 60 x 45 cm, Inv. 2016.2.1, Don des Amis du musée d'Aquitaine

« Edmond-Ernest Chrétien (1882-1945) se spécialise dans la réalisation de sculptures destinées aux monuments aux morts. Dans ce grand mouvement de commémoration qui naît au lendemain de l'armistice, la plupart des communes ayant été touchées par l'hécatombe, érigent des monuments pour rendre hommage au sacrifice de leurs enfants morts pour la France. Cela donnera lieu à une véritable industrie avec des productions inégales en fonction du budget disponnible. Si de nombreux monuments de médiocre qualité réutilisent de façon répétitive quelques sujets privilégiés, d'autres sont des créations uniques.
Un paysan, les manches retroussées a suspendu son labeur. Il s'est immobilisé, a retiré son chapeau qu'il tient contre sa cuisse et, le visage baissé, absent au monde, laisse apparaître une émotion profonde. Il a lâché sa charrue, qui gît au sol enfoncée dans la glaise. Il se recueille devant le corps de ce soldat anonyme, englouti par la terre à l'endroit où il mourrut et qu'il vient de découvrir en traçant son sillon. À ses pieds, sous le casque d'acier, apparaît l'ébauche d'un visage. La composition équilibré n'est pas frontale mais faite pour être vue sous différents angles. Elle invite le spectateur à tourner autour de l'objet pour en découvrir tous les aspects.
La masse compacte du monticule de terre est un véritable piédestral qui donne force et dignité à la figure du laboureur. Il attaint ainsi une monumentalité et une puissance qui, malgré la différence d'échelle, font penser à la femme endeuillée qu'il créera peu après pour le monument aux morts de Campan; il traduit le même sentiment de solitude. Solitude face à la mort et solitude dans la mort pour ce soldat. La représentation devient symbole du drame humain.
Ce laboureur est dans lignée du naturalisme de Jules Dalou : fasciné par la réalité, croquant les gestes et les motifs sur le vif. Dalou avait eu à la fin de sa vie le projet d'un Monument aux ouvriers (1889-1902), jamais réalisé, ainsi qu'un second, peut-être suite du premier, à la gloire du monde paysan et pour lequel il créa l'image du paysan noble et fier : le Grand Paysan.
Ce bronze fait également écho à certains monuments aux morts de Félix Desruelles (1865-1943). À Commentry, il sculpte dans la pierre un paysan recueilli, appuyésur sa faux, devant la tombe d'un soldat qu'il vient de découvrir au milieu des blés, et à Suippes c'est une jeune paysane champenoise, seule dans un champ de blé, qui dépose une gerbe de blé sur la tombe de son fiancé. Dans ces œuvres, les tombes au milieu des blés mûrs rappellent que c'est grâce au sacrifice des soldats que la vie et l'abondance sont revenues. Edmont Chrétien montre lui le laboureur découvrant un corps sans sépulture et intensifie encore l'émotion et le caractère dramatique. »

Catherine Bonte

Dans le sillon, N°Inv. 2016.2.1, ©photo L. Gauthier mairie de Bordeaux

Dans le sillon, ©photo L. Gauthier mairie de Bordeaux

Dans le sillon, ©photo L. Gauthier mairie de Bordeaux